Il y a des jeux qui veulent vous raconter quelque chose. Ils débarquent avec leurs cinématiques de douze minutes, leurs personnages en crise existentielle et leurs partitions d’orchestre philharmonique. DEEEER Simulator, lui, se contente de vous tendre les clés d’un univers complètement WTF, puis de refermer la porte derrière vous. Ce n’est pas de la paresse, c’est presque une philosophie : on vous balance un jeu sans rien vous expliquer, à vous de vous démerder.
Je dois vous avouer qu’il m’a fallu un certain temps pour comprendre le titre. Pourquoi y aurait-il quatre E dans « DEEEER » ? Pas trois, pas cinq. Quatre. Est-ce dû à l’étirement du cou de notre protagoniste, le cerf ? Personne ne sera là pour répondre à cette question, et en vérité, on n’en a rien à foutre. Mais j’aime me poser ce genre de questions inutiles. Le studio à l’origine du jeu s’appelle Gibier Games, un nom qui prend une résonance particulièrement savoureuse en français. Ces petits malins de développeurs savent très bien ce qu’ils font. Ça m’ouvre presque l’appétit.
Un cerf très ordinaire dans une ville très ordinaire
Le pitch tient en une phrase que le jeu affiche lui-même avec une flemme admirable : « Votre simulateur de vie quotidienne de cerf. » On n’en saura pas plus, et je ne suis pas sûr que cela changera quoi que ce soit une fois le générique passé. On y incarne donc un cervidé évoluant dans une cité peuplée d’animaux — la faune habituelle d’un quartier résidentiel japonais, apparemment — et on vaque à ses occupations. Lesquelles consistent principalement à tendre le cou à des longueurs géologiquement improbables, à utiliser ses bois comme une arme et à asservir les humains restants pour créer une armée de fous furieux qui tirent sur tout ce qui bouge.
Il faut savoir que le cou du cerf est extensible. Pas « un peu extensible » comme celui de ton pote qui essaie de lire ta question par-dessus ton épaule lors d’une partie de Trivial Pursuit. Extensible au point de pouvoir traverser trois immeubles, s’accrocher à un hélicoptère et servir de lasso sur des véhicules lancés à pleine vitesse. Heureusement que ce n’est que son cou, tu me diras. C’est là le cœur du gameplay : cette colonne vertébrale inconvenante qui transforme notre cervidé en grappin vivant. Le reste n’est qu’une destruction organisée. Notre héros récolte également son lot d’armement, de la petite mitraillette au laser futuriste qui ferait passer Rambo et Robocop pour des amateurs.
La physique comme terrain d’expression artistique
Les voitures décollent en paraboles parfaites. Les moutons s’empilent avec une grâce architecturale que Gustave Eiffel aurait appréciée. Un ours de police peut littéralement se transformer en voiture de patrouille, accompagné d’un effet sonore suggérant qu’il trouve cela tout à fait normal. Un lapin peut développer des oreilles de la taille d’une antenne parabolique et s’en servir comme d’une arme. C’est une ode au chaos exécutée avec la rigueur d’un compositeur qui sait exactement où il veut aller. DEEEER Simulator joue de sa physique et nous fait clairement comprendre que l’incorrect devient correct quand on l’assume pleinement.
Le jeu fait évidemment penser à Goat Simulator, prédécesseur spirituel du genre sorti en 2014 chez les Suédois de Coffee Stain Studios. Mais là où Goat Simulator avait quelque chose d’un peu accidentel, DEEEER Simulator assume pleinement son projet. Il y a une progression, des armes à débloquer, des boss à affronter et un « sombre secret de la ville » à découvrir. Le titre se prend suffisamment au sérieux pour construire quelque chose, tout en passant son temps à se moquer de lui-même. C’est une position difficile à tenir. Mais il y parvient sans problème.
La police des animaux, ou le monde tel qu’il devrait être
Si vous avez le malheur de commencer à détruire quoi que ce soit — et vous le ferez sans aucun doute avec le sourire —, vous ferez connaissance avec les forces de l’ordre locales. C’est là que DEEEER Simulator révèle toute son inventivité. Les moutons pratiquent le kung-fu. Les ours se transforment en véhicules de patrouille. Il y a même un boss final hallucinant, sur lequel je ne donnerai pas plus de détails pour ne pas vous gâcher la surprise. Sachez simplement que les développeurs ne se sont pas arrêtés à mi-chemin et qu’ils ont clairement un esprit à enfermer dans un asile psychiatrique. Enfin non, pitié, laissez-les créer un nouveau jeu avant.
Il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans cette escalade. On commence par casser une vitrine. On obtient ses étoiles en se croyant dans un GTA. La police arrive. On la repousse. La menace monte d’un cran. On repousse encore. Et ainsi de suite, jusqu’à atteindre des sommets d’absurdité que je n’aurais pas crus possibles si je ne les avais pas vécus. C’est le même ressort qu’on retrouve dans un bon film des Monty Python : on sait qu’il n’y a pas de limite raisonnable à l’horizon, et cette certitude est libératrice. Ça part complètement en vrille, on se défoule, et c’est là le principe fondamental d’un jeu vidéo. Pari réussi.
Le syndrome du bac à sable
Cependant, je dois être honnête avec vous. DEEEER Simulator a un problème : le temps. Non pas que le jeu soit trop long — il est justement beaucoup trop court, deux à quatre heures suffisent pour le terminer à 100 %. Le véritable problème, c’est que la carte est petite. Elle est petite parce que la liberté dont vous disposez très tôt dépasse rapidement les possibilités offertes par l’espace disponible. On a des superpouvoirs de destruction à revendre qu’on exerce dans un environnement qui ressemble davantage à une maquette qu’à une ville. On aimerait avoir le loisir de parcourir ce monde, profiter de ses capacités et s’amuser à tout réduire en miettes. Mais avant même d’en profiter pleinement, l’aventure est terminée. Quelle frustration !
C’est le paradoxe du bac à sable minimaliste : plus vous donnez de puissance au joueur, plus le décor doit être grand pour que cette puissance ait un sens. Katamari Damacy avait résolu l’équation en faisant grossir la boule. DEEEER Simulator, lui, vous met les outils entre les mains et vous laisse vous débrouiller avec ce qu’il y a. C’est une limitation réelle, pas insurmontable, mais bien présente. Pour un petit jeu indépendant d’un petit studio, on peut le comprendre, mais ce n’en est pas moins dommageable.
J’ajoute que les mini-jeux qui ponctuent l’expérience sont inégaux. Certains sont brillants et vous feront rire tout seul devant votre écran. D’autres font partie de ces idées qui semblaient meilleures sur le papier qu’une fois à l’écran. On s’amuse, mais parfois l’absurde a ses limites.
Ce que ça dit de nous, les joueurs
J’ai pensé à quelque chose en jouant à DEEEER Simulator. Ce genre de titre — l’absurde débridé, le bac à sable qui se moque de lui-même — est presque exclusivement japonais. Oui, Goat Simulator vient de Suède, mais il constitue l’exception qui confirme la règle. La culture vidéoludique nippone a une longue tradition du bizarre assumé, du jeu qui refuse d’expliquer ses propres règles parce que celles-ci sont le gag. Katamari Damacy, je pense encore à toi. Du côté des studios, quel serait un meilleur exemple que Grasshopper Manufacture Inc., à qui l’on doit les excellents No More Heroes et Romeo Is a Dead Man ? Vraiment, les Japonais sont tarés.
Ce que DEEEER Simulator capture, c’est une certaine idée de la liberté par l’absurde. Dans un paysage où chaque blockbuster AAA vous explique pourquoi vous tuez, vous motive, vous culpabilise si vous n’avancez pas, il y a quelque chose de presque reposant dans un jeu qui vous dit simplement : voilà un cerf, voilà une ville, débrouillez-vous. La question du sens, c’est votre problème. Pas le leur. On pourrait croire que cela n’a d’intérêt que pour un titre qui ne veut rien offrir. Mais le plus beau cadeau n’est-il pas celui qui te laisse choisir ce que tu veux ?
On arrive au bout du cou
DEEEER Simulator est un bon jeu court, mais pas un grand jeu long. Il tient exactement ses promesses, avec une cohérence formelle qui mérite le respect. Il vous fera rire, probablement plusieurs fois, et ces rires-là valent le prix d’entrée (12,49 € hors promo). Si vous cherchez une histoire, des émotions profondes ou un sens à votre existence, passez votre chemin. Mais si, comme moi, vous voulez connaître les limites du concept — jusqu’où peut aller ce cou ? existe-t-il des armes encore plus folles que les lance-grenades et les lasers futuristes pour canarder une police qui se prend pour Transformers ? —, alors vous allez adorer. Vous l’oublierez peut-être dès demain, mais il aura rempli sa mission : vous avoir fait rire, vous avoir fait sourire et vous avoir rappelé que les jeux vidéo, ce sont aussi ces petits projets loufoques.